L’imagerie mythologique du Ciel d’Aratos à Ptolémée
L’imagerie Mythologique actuelle de notre ciel est largement inspirée des mythes et légendes qui entourent les dieux olympiens, grâce à une lignée d’auteurs allant d’Aratos à Ptolémée en passant par Eratosthène et Hygin (Atlas de Farnese; extraits des cartes célestes d’Alexander Jamieson, Albrecht Durer et Peter Apian).
Ptolémée inspire l’Union Astronomique Internationale :
1930. La toute jeune Union Astronomique Internationale, qui a vu le jour en 1922, publie la Délimitation scientifique des constellations. Un ouvrage élaboré par une communauté de scientifiques au sein de ce qu’on a appelé la Commission 3, présidée par Eugène Delporte. L’objectif consiste à normaliser et unifier les constellations dénommées au fil du temps par les astronomes et faire en sorte que tout le monde puisse s’appuyer sur une référence unique.
L’UAI va donc définir une constellation par ses coordonnées célestes, divisant le ciel suivant des lignes d’ascension droite et de déclinaison. Et elle va en déterminer 88 avec comme principe que chaque coin du ciel est forcément rattaché à une constellation. Mais pour ne pas perdre les traditions historiques, elle s’accorde à donner à chaque constellation un nom rappelant son image représentative. L’UAI va alors largement puiser dans la cartographie céleste éditée depuis le 16ème siècle, très abondante en Europe (Peter Apian, Albrecht Durer, Johann Bayer, Johannes Hévélius, John Flamsteed, Johann Bode, Alexander Jamieson, etc.) et issue de l’immuable catalogue des étoiles et constellations de Ptolémée.
Claude Ptolémée est un mathématicien et astronome. Il publie vers 150 apr. J.-C. son ouvrage le plus célèbre, «Composition Mathématique», surnommé l’Almageste (Al-Magist) par les scientifiques arabes qui contribueront alors largement à sa diffusion et notoriété. Décomposé en 13 livres, il comprend dans le numéro 7 un chapitre sur le Catalogue des étoiles qui composent les constellations de l’hémisphère boréal et dans le numéro 8 un chapitre sur les étoiles et constellations de l’hémisphère austral. 1028 étoiles exactement regroupées en 47 constellations, de la Petite Ourse au Poisson Méridional
Avec leurs coordonnées et leur «grandeur» (la fameuse magnitude allant de 1 pour les étoiles les plus éclatantes à 6 pour les moins éclatantes). Claude Ptolémée n’est pas le premier à se pencher sur la rédaction d’un tel catalogue. Avant lui, il y a certainement eu Eudoxe de Cnide (4ème siècle avant J.-C.), mais surtout Hipparque (2ème siècle avant J.-C.) à qui Ptolémée rend hommage par de multiples références. L’ouvrage de Ptolémée a cependant le mérite d’avoir été conservé dans son intégralité et traversé les siècles (ce qui n’est pas le cas de celui d’Hipparque).
A noter que Ptolémée n’a recensé que les étoiles et constellations visibles à l’œil nu à son époque (en gros jusqu’au tropique du Capricorne). Celles visibles plus au sud ou dont la magnitude était trop élevée pour être aisément repérables ne seront recensées qu’à partir du 16ème siècle, avec les conquêtes des nouveaux territoires et océans et l’arrivée des premiers télescopes. Ce sont les 41 autres constellations, dont les dénominations seront d’un tout autre registre, empruntant à des noms d’animaux ou d’objets imaginés par des géographes, cartographes ou astronomes aventuriers (J. Bayer, J. Hévélius, L.J. Lacaille, P. Plancius, T. Brahé).
Phénomènes d’Aratos : “Zeus a fixé les signes de ces choses dans le Ciel”
Il n’en reste pas moins que si Ptolémée a désigné 47 constellations et décrit les étoiles qui les composent (sur la base du travail d’Hipparque), il n’est en rien détenteur ou inventeur des noms de ces constellations aux consonances grecques. Et soyons franc. Il n’y en a pas.
Cette construction s’est faite au fil du temps et des traditions, probablement à partir du 6ème-7ème siècle avant J.-C. en s’inspirant des premiers travaux des astronomes mésopotamiens et égyptiens qui décrivent plus des astérismes que des constellations. On y fait référence à des animaux (oiseau, poissons, panthère, chien, etc.), des objets (bateau, cercle, arc, etc.) et des incarnations divines (les dieux assis, les dieux debout, Selkis, Horus, etc.).
Mais de cette époque, du côté grec, il ne nous reste rien. C’est donc avec Aratos (3ème siècle avant J.-C.) que tout va véritablement commencer. Il est le premier auteur grec dont nous ayons conservé une trace écrite. Ce sont les «Phénomènes», qui n’est pas à proprement parler un ouvrage d’astronomie, mais plutôt un vaste poème de 2000 vers mélangeant observations du ciel, prévisions météorologiques, conseils agraires et références mythologiques. Il aurait trouvé son inspiration dans l’ouvrage précité publié par Eudoxe, intitulé lui aussi Phénomènes mais malheureusement perdu. On dit d’Aratos qu’il aurait fait de “l’Eudoxe versifié”.
Toujours est-il que les «Phénomènes» est le premier ouvrage à nous décrire le ciel et les étoiles avec des dénominations inspirées des légendes qui entourent les dieux olympiens. L’ouvrage est d’ailleurs dédié à Zeus. Dans l’introduction, Aratos plante le décor :
Zeus a lui même fixé les signes de ces choses dans le ciel, en distinguant l’éclat des constellations et il a prévu, pour le cours de l’année les étoiles qui donneraient aux hommes des signes précis sur les saisons.
Lire Aratos jusqu’au vers 450, c’est entrer dans l’imaginaire de notre ciel, des étoiles et astérismes qui le compose. Oh ce n’est pas parfait. Oui Aratos dénomme les constellations plus qu’il ne les raconte. Certes il y a des erreurs, ce qui amènera Hipparque à publier un ouvrage très critique (Commentaires sur les Phénomènes d’Aratos). Certes on mélange observations astronomiques avec envolées lyriques et considérations météorologiques.
Mais quand même. Accordons à Aratos d’être le premier à avoir vulgarisé l’Astronomie, ce qui expliquera d’ailleurs le large succès de son ouvrage à travers le temps, repris par de nombreux auteurs romains (cf ci après). Et d’avoir poétisé le Ciel quand, par exemple, il décrit le Dragon :
Entre elles deux (les Ourses), tel le flot d’une rivière, s’incurve, grande merveille, le Dragon, tout en brisures tortueuses, interminable, et des deux côtés de sa courbure se meuvent les Ourses, en se gardant du sombre Océan.

Les catastérismes d’Eratosthène : “le ciel des lettrés”
La faiblesse que l’on peut attribuer aux Phénomènes est qu’au delà des désignations des constellations, on apprend peu de choses sur leur signification mythologique. Aratos parle du Dragon, du Verseau, du Bélier, des Poissons, etc. Mais qui se cache derrière ces animaux et personnages ? Mystère. Seules quelques constellations ont droit à leur référentiel mythologique : la Grande Ourse, la Vierge et le Cheval par exemples.
En fait, il faudra attendre Eratosthène de Cyrène pour faire véritablement le pont entre le ciel et les mythes et légendes des dieux olympiens. Eratosthène, qui vécut au troisième siècle avant J.-C., comme Aratos, est un savant complet. Directeur de la Bibliothèque d’Alexandrie, il est à la fois scientifique et écrivain. Il a travaillé sur les nombres premiers. Il était un fervent supporter d’une terre “sphérique” et il et se rendit célèbre en étant le premier à calculer de manière assez précise la conférence de la terre (250 000 stades, soit environ 44 000 kms).
Parmi les nombreux ouvrages qu’il a rédigés figure les Catastérismes, action qui :
Consiste à placer un héros ou un objet dans le ciel parmi les étoiles, une sorte de métamorphose astrale.
Définition donnée par Jordi Pamias I Massana et Arnaud Zucker dans la traduction de l’ouvrage paru aux Éditions Belles Lettres.
Eratosthène utilisera souvent ce procédé de la catastérisation :
Zeus y consentit et elle fut donc placée au ciel”(à propos de la Lyre); “c’est la raison pour laquelle Zeus, compte tenu de son courage, le plaça parmi les constellations.
L’acte de placer au ciel un personnage, un animal ou un objet au ciel est souvent le fait de Zeus, mais également d’autres divinités olympiennes (Hermès, Artémis, Apollon, Hera, etc.)
L’ouvrage, dont nous ne nous est parvenu qu’un abrégé, est conçu de manière très pédagogique. Un chapitre par constellation avec à chaque fois la référence mythologique de la constellation et une rapide description des étoiles qui la compose. En tout 42 chapitres. L’ordre est le même que celui d’Aratos. Les Catastérismes sont donc, dans les faits, la continuité des Phénomènes. Il s’agit :
D’un manuel d’astronomie élémentaire et littéraire destiné à faciliter la lecture des phénomènes d’Aratos en les complétant sur plus d’un point.
Jean Martin, spécialiste de la Grèce Ancienne in Histoire du Texte d’Aratos, 1956.
Eratosthène va ainsi créer un imaginaire et nous raconter des histoires. Il va convoquer pour l’occasion tous les grands auteurs de la mythologie : Hésiode, Homère, Sophocle, Euridipe.
Le ciel d’Eratosthène est en effet d’abord un ciel de lettré.
Pascal Charvet et Arnaud Zucker, Le ciel, mythes et histoires des constellations, Nil Editions.

(Mosaïque à Pompéi).
Les traduction latines d’Aratos : de Germanicus à Avienus
La construction mythologique du ciel et de l’espace connut un fort regain d’intérêt au tournant de notre ère chrétienne. En effet, plusieurs auteurs, romains cette fois-ci, s’emparèrent des Phénomènes d’Aratos pour en publier des versions amendées et complétées.
Le premier auteur à traduire Aratos en latin fut Cicéron, à la fois homme politique et écrivain prolifique qui vécut entre 106 et 43 avant JC. Aussi connu pour son humanisme et son attachement aux principes de la République romaine, il publia plusieurs poèmes, dont Aratea, traduction en vers latin du poème d’Aratos.
Puis, la deuxième grande tentative est le fruit de Germanicus. Ce dernier, qui vécut entre -20 et +20 après J.C., est de la lignée des grands : neveu de Tibère et petit neveu d’Auguste, il est avant tout un militaire avide de campagnes et conquêtes (Dalmatie, Germanie… d’où son nom). Mais également un brillant orateur et poète. Et peu avant de mourir, il traduisit en latin les Phénomènes d’Aratos en les enrichissant de détails ainsi que de références mythologiques et en tenant compte des critiques d’Hipparque.
Avec la volonté de rendre le poème plus concis, accessible et utile aux communs des mortels :
Nous pouvons à loisir élever avec audace nos regards vers le ciel, chercher à connaître les astres et les mouvements divers du monde, ce que doit redouter le navigateur, ce que doit éviter le laboureur averti, à quel moment l’un doit confier son esquif aux vents ou l’autre ses semences à la terre.
Dédicace.
Ce travail sera remarqué par Ovide qui lui dédiera son célèbre ouvrage Les Fastes.
Beaucoup plus tard (vers 350), Avienus contribuera également à la renommée d’Aratos en donnant sa vision des Phénomènes dans une traduction elle aussi complétée et enrichie d’apports personnels.
Hygin : “expliquer plus clairement les exposés d’Aratos”
Dans ce maelstrom des reprises d’Aratos, il convient donc de faire une place à part à Caius Julius Hyginus dit Hygin (87 avant J.-C.-17 après J.-C.). Bibliothécaire d’Auguste, il est l’auteur de l’Astronomie (De Astronomia). L’ouvrage, qui comprend 4 livres, est une sorte d’initiation élémentaire à l’astronomie reprenant les auteurs anciens et s’efforçant de donner une description claire et complète de l’univers. Mais Hygin se refuse à une simple traduction d’Aratos, poème qu’il juge abscon. Il ne cache pas d’ailleurs ses réserves à l’égard des Phénomènes :
Nous nous sommes attaché à expliquer plus clairement les obscurités de l’exposé d’Aratos.
Préface.
Il se veut probablement plus proche d’un Eratosthène et de ses Catastérismes. D’ailleurs, Hygin va citer le scientifique grec plus d’une vingtaine de fois. Et il va bâtir sa trame descriptive autour des 42 constellations d’Eratosthène.
L’intérêt de l’ouvrage est de distinguer la description des constellations (livre III), de leur portée mythologique (livre II). A ce niveau là, il va multiplier les références aux uns et aux autres, en usant (et abusant) des “selon”, “d’après”, “on dit”, “il paraît” et se refusant bien souvent à donner son propre point de vue. Hygin produit ainsi un véritable catalogue de toutes les légendes et histoires qui se rapportent à une constellation.
Le côté technique, exhaustif et encyclopédique est d’une richesse incontestable :
Nous avons présenté les légendes relatives à chaque constellation et le motif de son transfert au ciel.
Préface.
Quitte parfois à nous perdre. Ophiucus (le serpentaire) est d’abord Carnabon. Puis Hercule tuant en Lydie. Ou peut être Triopas, roi de Thessalie. A moins qu’il ne s’agisse de Phorbas, qui a chassé les serpents de Rhodes. Ou bien enfin d’Esculape,
que Jupiter, par égard pour Apollon, plaça au ciel.
Quant à la Flèche, Hygin nous en donne six versions différentes !
L’Atlas de Farnese : le catalogue d’Hipparque en “image”
Raconter le Ciel est une chose. L’illustrer en est une autre. Tâche forcément un peu plus complexe. Avant l’arrivée des cartes stellaires à partir du bas moyen âge, rendons hommage à la toute première représentation céleste des arts grecs. Elle est sous forme statuaire, très prisée à l’époque. Il s’agit de la représentation d’Atlas, le titan, fils de Japet et Clyméné, à genoux portant le globe céleste. Le fameux Atlas de Farnèse qui trône au Musée Archéologique de Naples et qui est une copie romaine (probablement IIème siècle après J.-C.) retrouvée au 16ème siècle et acquise par le cardinal Farnese.
Pièce unique, cet Atlas est un témoignage extraordinaire de la pensée astronomique de l’époque. Sur ce globe, on y trouve représentée une quarantaine de constellations, positionnée autour de cercles de référence (équateur, tropiques, cercle arctique). Un universitaire américain (Bradley E Schaefer) a aussi ausculté de près le globe et conclue que l’Atlas de Farnèse est incontestablement la parfaite représentation du catalogue d’Hipparque de Nicée, paru vers 130 avant J.-C. et malheureusement perdu. D’où l’idée que l’original de cet Atlas, également perdu, a été réalisé un peu après la parution de l’ouvrage d’Hipparque (donc au IIème siècle avant J-C).
A ce jour, trente huit constellations ont été formellement identifiées sur ce globe. Mais la plus emblématique étant le navire (Argo) qui est située juste au dessus de la tête d’Atlas. Certaines sont aussi un peu cachées par les bras et les mains du titan. Il faut quand même constater de manière curieuse et mystérieuse que les constellations de la Grande Ourse, de la petite Ourse, du Dragon, du Grand et du Petit Chien n’y figurent pas.

Pour en savoir plus :
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Constellation
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Atlas_Farnèse
- https://www.iau.org/public/themes/constellations/french/
- Encyclopédie du Ciel, sous la direction d’Arnaud Zucker (Éditions Bouquins)
- Eratosthène, Le Ciel, Mythe et Histoires des constellations, sous la direction de Pascal Charvet (Éditions du Nil)
- Constellations et légendes grecques, Marie-Françoise Serre (Ed Vuibert)
- Phénomènes, Aratos, Tomes 1 et 2 (Éditions Belles Lettres)
- Catastérismes, Eratosthène de Cyrène (Éditions Belles Lettres)
- L’Astronomie, Hygin (Éditions Belles Lettres)
- Les phénomènes d’Aratos, Aviénus (Éditions Belles Lettres)
- Les phénomènes d’Aratos, Germanicus (Éditions Belles Lettres)
- Cartes Célestes, du XVIème au XIXème siècle, Kevin J. Brown (Editions GEO)
Ecrit par Jean Paul Meyronneinc.
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